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28 août 2009

Commentaires

Une heure de peine

Cher Aymeric,

Tout d'abord, laissez moi vous remercier de faire part de votre irritation. D'une part, c'est bien normal : la sociologie est souvent irritante et c'est ce qui en fait le charme et la valeur. D'autre part, vous allez me donner l'occasion de préciser deux ou trois choses pour le moins fondamentales.

Vos critiques me semblent dans l'ensemble assez injustes, mais elles méritent une réponse sérieuse. Reprenons dans l'ordre :

1/ Sur mon utilisation de Becker : je ne pense pas l'avoir trahi un seul instant. Il suffit de comparer l'extrait de Malinowski qu'il cite avec les affaires qui nous préoccupe : dans tous les cas, un acte qui s'écarte des normes dominantes mais dont la déviance n'est révélé qu'au moment de la dénonciation. C'est cela le propos de Becker : il nous dit : "faites attention ! les normes ne s'appliquent pas mécaniquement, les actes ne sont pas en eux-mêmes déviants, il y a des processus sociaux particuliers qui mènent à la reconnaissance de la déviance !". Il signale par la suite qu'il faut prendre garde à ceux qui dénoncent et ceux qui sont dénoncés. J'ai appliqué strictement son cadre d'analyse.

2/ Sur le relativisme sélectif : c'est là une critique que je repousse avec d'autant plus de force qu'elle n'a rien à voir ni avec mon propos ni avec la sociologie de Becker, ni même avec la sociologie. Je n'ai pas dit, et personne n'a dit, que parce que les normes dépendantes des sociétés elles sont sans valeur. Pas plus que le fait qu'elles s'appliquent inégalement les vide de leur sens. Imaginons que l'on montre que le meurtre fait l'objet d'une condamnation judiciaire plus forte lorsque le coupable est noir que lorsqu'il est blanc : il serait ridicule d'en conclure que le meurtre n'est pas si grave ! De même que si je comprends la pratique du cannibalisme dans d'autres sociétés, je ne l'approuve certainement pas... Ce n'est pas non plus parce que chacun de nous enfreint quotidiennement des normes que celles-ci se vident de leur valeur. Où veux-je en venir ? Simplement au fait que vous pouvez accepter l'analyse que je propose et continuer à penser que porter/imposer le voile intégral c'est mal et que la chanson d'Orelsan est inacceptable. J'ai moi même mon avis là-dessus, mais comme il n'a aucun intérêt ici, je le garde pour moi. La sociologie de Becker peut amener les entrepreneurs de morale a s'interroger sur ce qu'il dénonce et à "recadrer le tir" : si ceux qui dénoncent le voile au nom de la violence faite aux femmes décident d'étendre leur protestation au-delà d'une seule catégorie sociale, ce sera tant mieux. De même si ceux qui s'irritent du sexisme de la chanson d'Orelsan vont fouiller dans d'autres répertoires musicaux que celui du rap. Bref, il n'y a nul relativisme, sélectif ou non, là-dedans : il n'a jamais été question de dire que la dénonciation était malvenue, simplement qu'elle est, elle, bel et bien sélective. D'ailleurs, n'ai-je pas écrit : "Cela ne veut pas dire, bien sûr, qu'il faut être indulgent avec certains, mais simplement qu'il ne faut pas abandonner certaines victimes parce que l'on préfère courir après d'autres objectifs" ?

3/ Sur le fait que les dénoncés le sont du fait de leur identité : en évoquant une différence de traitement lié aux différences d'insertion, vous ne prenez pas en compte le propos de Becker : avant même d'être inséré dans le système judiciaire, votre parcours est partiellement tracé. Je vais prendre un autre exemple : pendant longtemps, les statistiques judiciaires ont montré que les enfants de famille monoparentale (même si ce terme n'était pas utilisé) était plus souvent délinquant que ceux de famille "normale", mais en oubliant de préciser que l'enfant délinquant de famille "normale" était ramené à ses parents sans passer par la case "commissariat". Il en va de même, aujourd'hui, si deux jeunes traînent dans le métro : celui qui aura le look "streetwear" a plus de chance d'être contrôlé que celui qui a un look "Neuilly-sur-seine" - je suis volontairement caricatural, mais il y a du vrai.

4/ Sur le fait que nos sociétés sont conscientes et condamnent les discriminations : c'est vrai, mais pensez-vous sincèrement que cela veut dire qu'elles n'existent pas ou plus, y compris dans le comportement des représentants de l'Etat ?

5/ Sur la condamnation des "pauvres" par les "riches" : là, vous surinterprété complètement mon propos ! Tout d'abord, c'est vous qui introduisez ces termes : je n'ai pas parler de "riches" et j'ai préféré parler d'une partie de la jeunesse et des classes populaires. C'est le monde des "banlieues" qui est condamné, pour le dire vite, pas les "pauvres" en général. Ensuite, je n'ai pas placé cela, comme vous semblez le dire, dans une question de l'exploitation : l'amélioration du revenu des plus pauvres ne signifie pas que la légitimité sociale de certains d'entre eux augmente. Norbert Elias a d'ailleurs montré que les "pauvres" pouvaient parfaitement se délégitimer entre eux... Peut-être aurais-je du être plus précis et dire que, derrière ces affaires, se cache aussi le spectre de l'immigration ? Toujours est-il que vous sortez là totalement de mon propos : je n'ai pas parlé d'une guerre des riches contre les pauvres, mais d'un arrière-plan idéologique qui, consciemment ou inconsciemment c'est difficile à dire, oriente les dénonciations. Vous m'accorderez que ce n'est pas la même chose.

J'espère avoir éclairci les points problématiques. Evidemment, si vous désirez poursuivre le débat, j'en serais très heureux.

aymeric

Cher Denis,

A mon tour de vous remercier pour vos réponses et la courtoisie avec laquelle vous les donnez malgré le ton quelque peu brutal de mon interpellation (sic).
Vous apportez quelques précisions qui, selon moi, manquaient à votre texte initial, le laissant, pour le moins, ambigu.
J'ai, ceci-dit, un certain nombre de remarques et réserves en tête mais, le temps me manquant actuellement, je vous en ferai part un peu plus tard (dans la soirée j'espère).
Vous aurez compris que, oui, je suis désireux de poursuivre le débat.

Bien cordialement.

aymeric

Me revoilà.
Alors :
Vous écrivez : "Cela ne veut pas dire, bien sûr, qu'il faut être indulgent avec certains, mais simplement qu'il ne faut pas abandonner certaines victimes parce que l'on préfère courir après d'autres objectifs."
Fort bien. Il est bon de préciser qu’il n’y a pas de raison de trop donner dans l’indulgence. Simplement, en s’intéressant à ceux qui préfèrent courir « après d'autres objectifs » l’idée semble tout de même bien de retourner le regard accusateur pour délégitimer l’accusation première ce qui, quasi mécaniquement portera davantage à dédouaner les fauteurs d’autant qu’on s’attardera sur d’autres victimes, supposées oubliées.
Bref, ce n’est peut-être pas le propos de votre texte mais, malgré vos précautions, sa construction, ses saillances tendent vers un certain relativisme absolutoire.
Relativisme absolutoire renforcé par le portrait qui se dessine d’une catégorie sociale qui ne serait au fond que victime, soumise à la fatalité d’un parcours déjà tout tracé.
Ce faisant, vous infantilisez presque ses membres en semblant refuser qu’ils puissent être autre chose que passifs. Qu’ils puissent être en gros, via des normes qu’ils auraient plus spécifiquement mises en valeur, être au moins coresponsables de leur déviance.
Cette quasi-évacuation d’autres paramètres que la discrimination pose un peu problème.
Enfin, cette discrimination justement, cet « arrière-plan idéologique » dont les entrepreneurs de morale seraient les porte-voix et qui déligitime les « classes populaires auxquelles on attribue le monopole de la violence contre les femmes. », le « on » attributif vous m’accorderez qu’en l’absence de précisions, la construction un peu, euh, ambiguë de votre texte met facilement les vieilles antiennes en tête.

J’espère à mon tour avoir éclairci les raisons de mon courroux.
Bien Cordialement.

Aymeric

P.S. : la sociologie ne m’énerve pas particulièrement en général, loin s’en faut. Ce que je perçois parfois comme son instrumentalisation militante davantage par contre, je le concède.

le passant

Le fleuret, un peu trop moucheté de part et d'autres, noie, de mon point de vue, la clarté des positions en présence.
Sans doute complètement à côté de la plaque et hors sujet, mais pour ma part, j'aime plutôt bien Oreslan. Un genre Renaud du temps de Gérard Lambert. Je trouve qu'il a des paroles pas mal foutues du tout et le don de la formule ( voir "changement : http://www.youtube.com/watch?v=IM-JFJwImYo&feature=related ). Bon, je vais te Marie-Trintignaniser est évidemment d'un goût douteux mais d'une inventivité lexicale incontestable.

Une heure de peine

Pour vous répondre rapidement :

Effectivement, dans cette note je m'intéresse aux dénonciateurs, y compris ceux qui dont les intentions ne sont pas nécessairement "pures". Cela ne veut pas dire que l'on ne peut pas s'intéresser aux dénoncés, à leurs actes, etc. Mais cela réclamerait une toute autre analyse : j'avais envisagé de faire une note plus particulièrement sur le port du voile intégral, mais je ne suis pas suffisamment spécialiste en sociologie des religions pour m'y risquer sereinement. Je ne vois donc pas comment j'aurais pu infantiliser un groupe dont je n'ai pas vraiment parlé ! D'ailleurs, n'est-il pas plus infantilisant de présenter les femmes voilées comme les victimes d'hommes eux-mêmes entièrement soumis à leurs cultures totalitaires ? C'est pourtant sur ce mode là que certains dénonciateurs nous présentent trop souvent les populations stigmatisés...

Bref, vous stigmatisez comme relativisme un simple point de vue, non pas au sens d'opinion, mais au sens de "position d'où l'on regarde" : pour éviter d'être relativiste, faudrait-il s'abstenir de voir les choses différemment des dominants (ce qui n'est pas synomime de riche, notez-le bien) ? Doit-on condamner Erving Goffman parce que, en refusant de voir l'hôpital psychiatrique du point de vue des médecins, ils obligent ceux-ci à se demander ce qu'ils font vraiment ? C'est pourtant à ce prix-là qu'on a pu se rendre compte de ce que la psychiatrie institutionnelle avait de problématique et commencer à proposer des choses plus humaines.

Et pour finir, si la sociologie ne vous a jamais énervé, je dirais qu'il faudrait que vous la pratiquiez encore plus... Comme le disait Weber, le mérite de toute science, sociologie ou autre, est de nous amener à accepter des idées qui nous déplairait.

le passant

"C'est pourtant à ce prix-là qu'on a pu se rendre compte de ce que la psychiatrie institutionnelle avait de problématique et commencer à proposer des choses plus humaines.

Ne voulez-vous pas dire "l'institution psychiatrique" puisque justement la "psychiatrie institutionnelle" a été une des réponses "plus humaines" dont vous parlez.

Jean Michel

Mouais.... La relativité socio-historique des normes... Bien sûr. On le sait au moins depuis Pascal ("Plaisante justice qu'une rivière borne ! Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au delà. [...] Le larcin, l'inceste, le meurtre des enfants et des pères, tout a eu sa place entre les actions vertueuses" - Pensées, fragment 294). Mais à en rester là, on fait quand même une sociologie un peu facile. C'est tout le problème de Becker et de bien d'autres. Mais Pascal justement ne s'arrêtait pas là. Relire les Méditations pascaliennes de Bourdieu, sans doute l'un de ses meilleurs livres (rien à voir avec la Domination masculine !!). Ou relire tout Pascal. Par exemple "Le temps guérit les douleurs et les querelles, parce qu'on change, on n'est plus la même personne. Ni l'offensant, ni l'offensé, ne sont plus eux-mêmes" (fragment 122), "Il n'aime plus cette personne qu'il aimait il y dix ans. Je crois bien : elle n'est plus la même, ni lui non plus" (fragment 123). Il y a plus de sociologie là-dedans que dans tout Becker. Quant à ces histoires de norme, les sociologues feraient bien aussi de relire un peu Kant, identifiant en lui une "loi morale" (même si ce fut sur un mode un tantinet obsessionnel) qui ne se limite pas à l'introjection d'une norme. Sinon, plus directement sociologique, quand je fais cours sur ces histoires de déviance et de norme en première année de licence, je me réfère beaucoup à la synthèse du criminologue québécois Maurice Cusson :
http://classiques.uqac.ca/contemporains/cusson_maurice/criminologie_actuelle/crimino_actuelle.html
Ça va quand même au-delà de Becker...

Denys

Où as tu pêché cette note de lecture à pas cher, enfin, à bien trop, sur Outsiders ?
On en trouve une bien mieux, enfin, qui a été bien mieux avant d'être engorgée par plein de trucs parasites, à l'ENS Lyon :
http://socio.ens-lsh.fr/agregation/expcomp/expcomp_fiche_becker.php
Oui, ils en sont encore à utiliser des jeux de cadres ; ils ont pas inventé le web moderne, à l'ENS.
Le reste, je lirai quand j'aurai le temps.

aymeric

@u passant,

Peut-être. À vrai dire, n’ayant pas une passion démesurée pour Renaud, je ne sais pas trop.
Quoiqu’il en soit, même si je n’ai aucune intention de réclamer le bâillon pour Orelsan – auquel je reconnais par ailleurs un vrai talent pour l‘agitation médiatique –je n’arrive pas non plus à trouver sa Sale Pute complètement anodine. Mon devenir réac sans doute.

@ Denis Colombi,

En l’occurrence, je ne trouve pas qu’il s’agisse uniquement de « voir les choses différemment des dominants » - notion déjà susceptible de prêter aux utilisations simplistes - mais de jeter la suspicion sur ceux-ci. La nuance me semble importante.
Pour la citation de Weber et la mise en danger de ses certitudes, rassurez-vous c’est aussi une de mes pratiques .


@ Jean-Michel,

Rien à ajouter si ce n’est que je n’ai toujours pas lu Kant et qu’il serait temps que je m’y mette.


@ Denys,

Ah, j’étais persuadé que tu trouverais à redire au sujet de Becker (et/ou du lien). Pour le reste, tu as raison, ne reste pas ici à perdre du temps sur des blogs et concentre-toi sur ta thèse. (Pensées, tout-ça…)

Denys

C'est pas une thèse, c'est un M2. Et le point final c'est dans... quelques heures. Oui, bientôt le retour fracassant de DirtyDenys ; ça va flinguer.

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