Je ne comprendrai jamais que ceux qui le proposent ne se rendent pas compte que la notion de partenariat privilégié appliquée à la Turquie est une indécente arnaque, une odieuse verroterie contractuelle qui ne bernera personne.
Déjà liée à l’Europe par un accord d’association depuis 1963 et un accord douanier depuis 1966, que pourrait attendre la Turquie de ce fumeux concept ?
Ce refus grossièrement maquillé ne l’humiliera que davantage et n’atténuera certainement pas le parjure qu’il impliquerait.
Oui, parce que la Turquie est le pays dont la candidature est la plus ancienne. L’accord de 1963 prévoyait, à terme, son éventuelle adhésion. Le 13 décembre 1999, le Conseil européen lui donne le statut de candidat officiel en précisant même qu'elle est « un État candidat qui a vocation à rejoindre l’Union européenne sur la base des mêmes critères que ceux qui s’appliquent aux autres candidats ». Enfin en 2005, après plus de quarante ans d’un long processus de rapprochement, les pourparlers d’adhésion sont officiellement ouverts.
Ça ressemble tout de même fortement à un engagement.
On aura beau jeu, dès lors, de poser en vertueux pour dénoncer le chantage des Turcs quand ceux-ci osent avouer qu’ils l’auraient assez mauvaise si l’Europe ne les traitait pas comme les plus récents entrants et s’asseyait sur sa parole.
Les craintes suscitées par l’entrée de la Turquie ne seront à mon avis que de peu de poids comparées aux conséquences d’un refus.
Le nature asiatique de la Turquie ?
La belle affaire.
Déjà que l’affirmation est très discutable, ses rapports avec l’Europe étant nombreux et continus depuis plusieurs siècles, l’argumentation ne repose que sur de l’essentialisme.
Or l’Europe est en fait - malgré l'apparent paradoxe - moins une entité figée, liée à un territoire fini, qu’un principe et des normes.
Tournons-nous un peu vers Michel Rocard : « L’Europe a consacré son énergie à tenter de débloquer ce qui ne marche pas, l’approfondissement politique, et à ignorer ce qui marche, l’élargissement. Et si elle faisait l’inverse, si elle décidait de s’appuyer sur son point fort ? La dynamique de l’élargissement, en effet, ne se tarit pas. Les adhésions sont des succès : elles apportent stabilisation démocratique et développement économique. Après chaque élargissement, les pays aux nouvelles frontières de l’Union n’ont qu’une hâte, adhérer à leur tour. Dans ce scénario de l’élargissement, il ne s’agit plus de construire une nation européenne mais de contribuer à rapprocher les peuples. L’Union a permis aux ennemis mortels d’hier - la France et l’Allemagne - de vivre ensemble en harmonie et de prospérer. Elle a vocation à étendre son mode de régulation démocratique et économique le plus largement autour d’elle. C’est d’autant plus crucial pour l’avenir du monde que les grandes failles de la mondialisation, celles du «choc des civilisations» entre l’Islam et l’Occident, passent à ses frontières : Turquie, Moyen Orient, Maghreb. L’Europe, par l’élargissement, pourrait ainsi contribuer à les pacifier. »
Et moi d'applaudir car c’est là qu’à mon sens se joue ce qu’il y a de plus stimulant, de plus neuf et puissant dans la construction européenne : le développement économique et la diffusion de normes.
J’entends bien que pour certains c’est moins vendeur qu’une Europe fédérale, puissance politico-militaire animée de fantasmes Carolingiens, mais moi ça m’exalte.
Ça m’exalte parce que l’idée de voir les Critères de Copenhague respectés par une part croissante de nos voisins immédiats me parait des plus rassurantes. (Oui, me rassurer m’exalte, mettez ça sur le compte d’une adhésion assumée au tiédisme socio-démocrate.)
Ça m’exalte parce que l’organe à l’origine de cette diffusion possède, contrairement à ce qu’en pensent beaucoup, plus de garanties d’indépendance, de séparation, de contrôle des pouvoirs et de transparence que bon nombre d’États européens mêmes.
Ça m’exalte enfin parce que ce qui est en marche associe la saveur de l’inédit à une solidité insoupçonnée. Puisque nous sommes sur le terrain du droit, terrain réservé aux sachants dûment adoubés par l’Université, je me réfère à une feue sommité du domaine, le juriste Jean Carbonnier, qui parlait de ces droits qui n’ont « ni histoire, ni territoire », comme « surgis d’abstraction » mais ne présentant pour autant nullement le caractère éthéré qu’on prête aux u-topies, car « autour des droits européens s’est constituée une telle capitalisation d’intérêts et d’ambitions qu’il faudrait rien de moins qu’une éruption de volcan pour faire crouler ces Babylones modernes. »
Si on ajoute à cela que, face au caractère global d’un nombre croissant de phénomènes, on ne pourra longtemps faire l’impasse sur l’établissement de normes mondiales, l’élargissement tel que défini plus haut par le grand Michel (et donc, incluant la Turquie pour lui donner force et consistance) ce n’est pas marqué dessus, mais c’est le salut.
Avoir une frontière avec l'Irak, l'Iran, la Géorgie, l'Azerbaïdjan et la Syrie te rassure ?
(c'est ce qui m'exalte, et pourtant, je fais bien plus dans la tièdeur…)
Rédigé par: Celui | 16 juin 2009 à 22:00
Ah mais oui, c'est exaltant ! Et d'autant plus exaltant pour moi que je suis allée en Turquie l'été dernier et que j'y ai vu le monde entier, l'Orient en voyage d'agrément, des femmes belles comme le jour sous leurs voiles, qui manipulaient Iphone et autres joujoux de la dernière technologie en conversant dans un anglais impeccable. Etaient-elles iraniennes ou venaient-elles des Emirats ? En tout cas, elles sortaient d'un palace et venaient avec nous visiter les sites archéologiques gréco-romains. Elles étaient curieuses, jeunes et vives, loin de nos clichés. Un jeune couple égyptien en voyage de noces s'embrassait toutes les cinq minutes. Ces gens voyageaient en Turquie mais ne seraient jamais venus en France (trop compliqué).
Il m'a bien semblé que la Turquie s'en sortirait très bien sans l'Europe, d'ailleurs - est-ce de se sentir dédaignés?- bien des Turcs nous ont dit en riant qu'ils n'en voulaient pas, de cette Europe...
Rédigé par: samantdi | 16 juin 2009 à 22:35
Clap clap clap !
(applaudissements enthousiastes)
Rédigé par: Exalté normatif | 17 juin 2009 à 00:02
L'argument de la parole donnée, fut-ce au prix d'une erreur, est effectivement un, le seul, argument, parce qu'il est moral, qui me semble valable.
Pour le reste comment penses-tu alors le concept de frontière ?
Rédigé par: P/Z | 17 juin 2009 à 08:01
Doit on rappeller que la turquie est LAIQUE !!! Que l'Allemagne vit grace aux turcs immigres !!!
La turquie est deja europeenne. Acter la realite et faire de la turquie le pont entre europe et arabies est salutaire.
Rédigé par: nanard | 17 juin 2009 à 10:35
@ celui,
Comme ça au moins la Russie, la Biélorussie ou la Transnistrie se sentiront moins seules…
@ samantdi,
Vues nos réserves, je ne suis pas surpris qu’ils réagissent par bravade vis-à-vis de nous.
Pour autant je crois que les relations se dégraderaient bien plus encore en cas de refus sec.
Sinon, ce n’est pas seulement une question de besoin ; ce ne serait pas faire la charité aux Turcs que de les intégrer. Tout à mon enthousiasme je pense que nous serons tout autant gagnants qu’eux quand ils deviendront nous.
@ Damien, camarade exalté,
Merci merci merci !!!
@ P/Z,
Dans la mesure où je ne suis pas spécialement attaché à l’Europe comme entité géographique limitée par un territoire, je te répondrais bien avec des accents Jeffersoniens que la frontière n’a pas de limite et n’est là que pour faire le partage entre l’en-deçà déjà occupé et l’au-delà à conquérir.
Du coup, l’Europe prenant cette dimension messianique retrouverait quelque crédit auprès de nos amis américains. Ne serait-ce pas magnifique ?
(Enfin, nous n’en sommes pas encore là. La Turquie, c’est encore dans une continuité territoriale et les adhésions prennent quelques années.)
@nanard,
Je pense aussi que la Turquie est déjà, en grande partie au moins, à ce point tournée vers l’Europe qu’elle en est déjà un peu.
Maintenant, la Laïcité, je crois que c’est surtout un argument déterminant pour les français.
Rédigé par: aymeric | 17 juin 2009 à 12:33
clap clap clap aussi :-)
Bon c'est vieux, verbeux et c'est de l'aut-promo (et en plus les commentaires ont sautés...)
http://egoborone.free.fr/?p=4
Rédigé par: Eviv Bulgroz | 17 juin 2009 à 22:24
Pas la peine de faire ton coquet, il est très bien ton billet.
(Tiens je vais le claper aussi, tiens !)
Rédigé par: aymeric | 19 juin 2009 à 08:58
J'aime bien les critères politiques d'adhésion à l'UE. Ca marche pour la Pologne et les homosexuels, la Roumanie et les roms ?
Rédigé par: lepassant | 20 juin 2009 à 00:23
Tu fais ce que tu veux, mais en même temps ça me fais chier de voir de Potier associé à tes approximations.
honnêtement ces travaux ont eu des répercussions positives sur la vie de pas mal de gens..
Rédigé par: Eviv Bulgroz | 22 juin 2009 à 22:34
Argghhh se message était destiné à un autre blog :-)
Peux tu l'effacer ? :-)
le rouge me perdra..
Rédigé par: Eviv Bulgroz | 22 juin 2009 à 22:35
euh là
http://www.irenedelse.com/2009/06/19/du-bon-et-du-mauvais-usage-de-la-chimie/
honte honte honte
Rédigé par: Eviv Bulgroz | 22 juin 2009 à 22:36
Désolé Eviv, je ne passe plus beaucoup ici en ce moment...
Et, désolé bis, je n'aime pas trop virer des commentaires (et j'aime bien lire tes tirs à la macédonienne ailleurs.)
Rédigé par: aymeric | 07 juillet 2009 à 12:42
Je partage largement votre exaltation. Ce qui m'impressionne toujours, c'est le changement que les sociétés sont capables d'accomplir pour faire partie de l'UE. Les Turcs ont tout de même renoncé à la peine de mort, reconnu des droits à la minorité Kurde, si je ne m'abuse. Reste évidemment le point d'achoppement principal: le génocide arménien.
Pour autant, je m'interroge sur l'avenir et vous n'en parlez pas dans votre billet: est-ce que la crise actuelle ne va pas freiner l'élan de l'élargissement ? Est-ce que des sociétés largement touchées, fragilisées économiquement, vont avec le même entrain et la même générosité se tourner vers l'Autre (à l'Est comme sur la frange méridionale du continent d'ailleurs) ?
Rédigé par: equinox | 08 juillet 2009 à 07:23
C'est à craindre effectivement.
Une réponse optimiste serait de vous répondre que la nature des crises est d'être temporaire et que le contexte changera d'ici peu.
Une qui le serait moins vous dirait qu'en ce qui concerne la Turquie, la dimension économique n'est sans doute pas ce qui fait le plus obstacle à l'assentiment des populations. Là, les changement peuvent être sacrément plus longs, mais possibles néanmoins.
Je ne désespère pas.
Rédigé par: aymeric | 09 juillet 2009 à 11:09