Mercredi dernier, on pouvait lire une très intéressante chronique de Stephan Richter, rédacteur en chef de Globalist et collaborateur régulier aux Echos. Selon lui, les Etats-Unis pourraient, d’ici quelques temps, voir leurs entreprises être obligées de s’adapter à une réglementation d’origine essentiellement européenne. Que voilà une affirmation surprenante ; à rebours d’une saisie intuitive des rapports de force économiques internationaux on pourrait presque penser qu’une telle déclaration n’est là que pour flatter les pulsions vindicatives des nombreux Européens (surtout français je pense) qui ne rêvent que de voir l’ennemi américain à terre et, si possible, sous nos propres coups. Mais, au-delà de l’engouement qu’une telle prophétie pourrait susciter, cette possible «victoire» européenne, serait à mon sens bénéfique car l’illustration des effets pervers de la politique de la chaise vide dont la grande puissance, tant par péché d’orgueil que par myopie idéologique, s’était fait une spécialité.
Pour Stephan Richter, même si l’Amérique s’est persuadée qu’aucune réglementation mondiale ne se fera sans eux, la sanction est inévitable : «même en l'absence d'une voix américaine sur la question du jour, la réglementation finira par s'imposer.» L’aveuglement américain sur ce point ne saurait être réductible à une conscience trop aigüe de son importance, il y a dans ce désintérêt pour ces questions une méfiance de principe car, comme l’écrit Stephan Richter, on a le sentiment que pour l’administration actuelle, «la réglementation est pratiquement considérée comme une chose mal élevée.»
A refuser le «principe de base de bon sens : la réglementation doit être jugée sur ses résultats. Dans certains cas, le monde a besoin de plus et de meilleures règles. A l'inverse, dans d'autres cas, les alléger peut avoir un effet bénéfique,» les USA ont laissé en friche des domaines tels que la concurrence, les lois antitrust, l’environnement, la protection des consommateurs… Mais tel ne fut pas le cas de l’Europe. Or, « Le marché européen, avec un PIB en 2005 de 12.200 milliards de dollars, est pratiquement équivalent à celui des Etats-Unis (12.400 milliards de dollars, sur la base de la parité des pouvoirs d'achat). Les multinationales ne vont donc pas l'ignorer au prétexte que la réglementation est trop onéreuse. Elles vont au contraire adopter ses règles. » Parallèlement, en ce qui concerne l’environnement (avec l’emblématique et pourtant très critiquable protocole de Kyoto) Richter remarque «qu'en Asie le Japon s'aligne le plus souvent avec l'Europe sur les questions de réglementation.» et que, d’autre part, «la Chine, confrontée à un cauchemar au niveau de l'environnement, n'a pas d'autre choix que de sévir dans ce domaine. L'Inde non plus ne peut pas s'offrir le luxe d'ignorer ces pressions. Au bout du compte, la puissante Amérique souveraine devra adopter des standards qui seront essentiellement d'origine européenne.»
Au final, si un tel désaveu pouvait redonner un peu de crédit à un multilatéralisme qui semble, à mon grand regret, ne plus avoir tellement la cote, vous me verriez, et ce sans européanisme revanchard aucun, absolument ravi.
Vous revoici !
On surveillait le réveil. :-)
Rédigé par: DavidLeMarrec | 25 août 2006 à 22:16
Enfin quelquechose qui évolue dans le bon sens...
C'est ce que j'aime bien sur ce blog : il y a aussi des bonnes nouvelles. ;-)
Rédigé par: polluxe | 25 août 2006 à 23:44
Merci de nous faire découvrir ce petit coin de ciel bleu :)
Preuve s'il le fallait que l'Europe peut avoir un poids politique
Rédigé par: Thomas | 26 août 2006 à 01:32
J'ai appris en août dernier que multilatéralisme s'oppose à multipolarité (c'est peut-être évident, mais bon ...), et pour le coup c'est un succès de la multipolarité [coexistence de pôles géographiques autonomes et en relations] suite à un échec (ou une absence) du multilatéralisme [pouvoir d'organisations sectorielles mondiales].
Et ce serait un échec pour leur adversaire commun : l'unipolarité / unilatéralisme.
Rédigé par: FrédéricLN | 26 août 2006 à 12:39
Il faudra un jour revenir à cette opposition trop souvent convoquée entre partisans et opposants à une réglementation économique. Un échange économique, comme tout échange, se négocie. Qu'est-ce qu'une réglementation sinon un déjà- négocié. C'est passer d'un conflit interindividuel à un conflit institutionnel.Ce n'est plus M. Kermarec qui cultive des artichauds qui négocie avec M. Le louarn, gérant du Leclerc, mais la mise en oeuvre d'un contrat d'échange entre les "Producteurs d'artichauds" et la "Grande distribution". Parler de réglementation, c'est accepter l'idée que dans tel ou tel échange humain , on n'échange pas seulement ici et maintenant mais comme membre d'une communauté qui se constitue à travers un contrat. Refuser toute réglementation, c'est vouloir réduire l'acteur social (économique ou autre) à son individualité face à une autre individualité. Un peu comme si, dans votre métier, vous étiez, dans chaque échange professionnel, obligé de négocier les attributs de votre statut professionnel (champ de compétence, horaires, salaires, etc..) . Je ne pense pas que les Etats-Unis soient contre toute réglementation,à savoir un pur rapport de force pour régir la société. Car un échange est un échange, et après tout si on est libéral jusqu'au bout, on ne devrait pas plus accepter le code pénal (et la protection de la propriété) que les règles du commerce international.
Rédigé par: Le passant | 26 août 2006 à 14:39
@ David, Polluxe, Thomas,
Ces sourires et ces propos me sont assez délicieux, merci.
@ FrédéricLN,
Je suis désolé, mais je ne suis pas très convaincu par cette opposition ; pas plus que par cette définition du multilatéralisme que je trouve un restrictive. Mais bon, peut-être que si tu m'indiques ta source (une de tes nombreuses lectures de vacances ?) et que je m'y plonge, mon scepticisme s'envolera.
@ Le Passant,
Dans le cadre de négociations internationales, on ne peut que constater que les Etas-Unis sont (depuis quelques temps mais pas de toute éternité) majoritairement dans une posture de refus privilégiant les accords bilatéraux. Comme le disait Patrick Allard, dans un rapport pour le Centre d’analyse et de prévision, ministère des Affaires étrangères : "les choix des États-Unis en matière d’architecture des relations économiques internationales participent des mêmes impératifs que leurs choix sécuritaires : conservation de la position prééminente des États-Unis, préservation de leur liberté de décision et d’action, refus des engagements remettant en cause le plein exercice de leur souveraineté ou qui éroderaient de manière jugée déloyale les avantages comparatifs de l’économie américaine."
Rédigé par: aymeric | 26 août 2006 à 18:18
Je ne conteste pas cela. Je m'interrogeais sur cette opposition supposée de principe de l'administration américaine actuelle envers toute réglementation internationale.Et voulais simplement faire remarquer que cette position visait surtout à conserver un rapport de force favorable. Pour ne citer que cela, les Etats-Unis ne crachent pas sur le traité international de prolifération nucléaire lorsqu'il s'agit de faire condamner l'Iran.
Rédigé par: le passant | 26 août 2006 à 19:12
C'est intéressant de noter que ce rôle de l'Europe est celui sur lequel insistent ces dernières années Rocard ou Pascal Lamy dans les différentes tribunes auxquelles ils ont accès (et pour peu qu'on veuille bien écouter ce qu'ils ont à dire avant de leur coller des étiquettes dans le dos).
Il me semble que dans une tribune sur les brevets logiciels dans Libé au début de la bataille sur le sujet au Parlement européen, Rocard disait que l'Europe avait la taille pour élaborer le droit à l'échelle du monde. Un adieu à "l'Europe puissance" traditionnelle qui appelait à investir un nouveau champ d'action. Mais, moins vendeur, il n'a pas fait recette dans l'opinion jusqu'à présent. Quant à Lamy, il insiste lui sur la gestion des biens collectifs mondiaux - et sur le rôle de l'Europe dans l'édification des normes - dans son petit bouquin publié par la République des Idées.
Bref, rien n'est gagné, mais ça va plutôt dans le bon sens tout ça.
Rédigé par: Damien | 27 août 2006 à 02:33
@Aymeric @FrLN :
opposition "multipolaire ou multilatéral" :
en fait c'est un souvenir de ... l'Université d'été 2005 de l'UDF, intervention de François Heisbourg.
@Damien :
oui, Pascal Lamy est bien un partisan du multilatéral.
Il pense aussi que l'Europe pourrait être le lieu de construction d'une synthèse économie/social (un pôle) mais qu'elle ne s'en est pas donné les moyens
Source de fin 2001, mais le TCE n'y a rien changé (le "non" non plus) :
http://www.confrontations.org/publications/lettres/53/12.php
Rédigé par: FrédéricLN | 29 août 2006 à 12:02
"...en ce qui concerne l’environnement (avec l’emblématique et pourtant très critiquable protocole de Kyoto) Richter remarque «qu'en Asie le Japon s'aligne le plus souvent avec l'Europe sur les questions de réglementation.»"
Richter se fourre clairement le doigt dans l'oeil : le Japon laisse tomber Kyoto pour rejoindre (avec les États-Unis, l'Australie, la Chine, l'Inde, la Corée du Sud, et peut-être le Canada) l'Asia-Pacific Partnership on Clean Development and Climate, un accord volontaire qui concerne des pays qui émettent 40% des gaz à effet de serre et qui prévoit le transfert de technologies propres des pays développés vers les pays qui le sont moins et qui utilisent, par conséquent des technologies obsolètes et plus polluantes.
Rédigé par: Lucilio | 30 août 2006 à 10:18
Pour Kyoto (critiquable comme je le disais) je pense que de toutes manières un nouveau texte s'imposera.
Mais, en ce qui concerne d'autre domaines, moins généraux, et liés à l'environnement (la mise en œuvre du sans plomb, la responsabilité des producteurs vis à vis de leurs déchets, les restrictions et affichages des OGM,...) il me semble que le Japon tend, en règle générale, à s'aligner sur l'Europe. Ce qui ne veut pas dire non plus que cette proximité de point de vue soit systématique bien sûr !
Rédigé par: aymeric | 30 août 2006 à 16:14
pour les Internautes,
ton billet, aymeric, m'a conduit à développer un peu à partir de multi machin versus multi chose :
http://minilien.com/?bkvsu9vTMK
"De quel type doit être la gouvernance mondiale ?",
que tu as eu l'amabilité de rétrolier avec ton billet du 1er octobre.
Rédigé par: FrédéricLN | 10 octobre 2006 à 21:41
Rigolo : j'avais ajouté entre un "mode pub" entre crochets html, que l'éditeur a squeezé. Genti l'éditeur !
Rédigé par: FrédéricLN | 10 octobre 2006 à 21:42