A la découverte de la théorie de la médiation (3)
Je confesse un penchant certain à la procrastination. Ceux d’entre vous qui viennent régulièrement me lire auront pu le constater, ce blog n’étant qu’épisodiquement approvisionné en notes conséquentes. Et, il est un domaine qui est resté particulièrement en jachère ces derniers temps, c’est celui traitant de la théorie de la médiation, alors même que c’était là un de mes premiers projets. Il était donc temps que j’aborde à nouveau cette science de l’homme, basée sur l’idée que celui-ci est "irréductible à la saisie immédiate de ses performances" et que c'est par le biais de ses dysfonctionnements que l’on peut saisir le système derrière le phénomène. D’où l’idée de valider les différentes hypothèses linguistiques par l’étude des aphasiques, ces handicapés du langage qui rendent apparents, par leurs failles mêmes, les mécanismes en œuvre lors de la production d’énoncés. Car "tout n’est jamais perdu à la fois. Si tout se perdait à la fois, si vois ne pouviez qu’être en panne complète ou en parfait état de marche, on n’y verrait rien." "Vous perdez généralement certains processus et vous en conservez d’autres" et "qu’essayez vous de faire avec ceux que vous conservez ? Et bien, vous essayez de sauver la totalité."
Ceci, nous l’avons déjà abordé il me semble, et nous avions même vu qu’apparaissait, lors des entretiens avec les deux grands types d’aphasiques, une double capacité à distinguer l’un de l’autre sur un axe dit taxinomique, et à additionner, assembler, diviser l’un et le deux, le trois,… sur un axe dit génératif. Une double capacité à faire de l’identité et de l’unité.
Parallèlement, le langage est affaire, grossièrement, de son et de sens. Le père de la linguistique moderne, Ferdinand de Saussure, parlait de signifiant (l’élément sonore) et de signifié (le sens donc). Prenons un exemple : "chat". " "Chat", c’est deux choses à la fois. C’est à la fois constitué de deux phonèmes et, en même temps, c’est la marque d’un quelconque signifié. Voilà ce que Martinet appelle la double articulation. "Chat" est articulé deux fois. D’une part, "chat" entre dans un lexique qui oppose "chat" à "chien", à "éléphant", à ce que vous voudrez, même à "presse-purée", mais d’autre part, "chat" est aussi constitué de ch+a qui met en rapport la marque "chat", la marque "chaud", la marque "chez", etc. Vous voyez ainsi que le moindre item linguistique fait appel à l’interaction d’une double analyse (respectivement sémiologique et phonologique), chacune pouvant disparaître en laissant l’autre intacte. Voyons ce que ça va donner.
(les chercheurs parlent :)
Supposez par exemple qu’un aphasique perde l’analyse sémiologique. Il n’a pas pour autant perdu l’analyse phonologique. L’aphasique phonologique, s’il est du type Wernicke, comme nous allons le voir tout de suite, jargonne, comme on dit ; mais son jargon n’est pas le même que celui de qui aurait perdu l’analyse phonologique. Celui-ci tourne autour. Nous avions ainsi une brave dame qui souffrait d’une aphasie phonologique pure, sa sémiologie étant parfaite. Elle savait toujours ce qu’elle voulait dire, mais alors, pour le dire, il fallait voir… Pour nous dire "domino", elle nous disait "madino", "nodima", etc. Ça tournait comme ça pendant ¼ d’heure et même quand elle tombait sur le bon, elle le perdait immédiatement et repartait dans son tour d’horizon phonologique. Mais il y a l’inverse : ceux qui ont un trouble sémiologique sans aucun trouble phonologique, comme ce garçon […] on lui disait par exemple "cravate", il répétait "cravate, cravate, cravate" ; il le répétait 50 fois très bien et tout d’un coup, si sa main touchait sa cravate, il réalisait : "Ah ! Cravate !". Ça ne lui disait quelque chose qu’à partir du moment où il toucahit la chose ; mais "cravate" n’était rien, autrement dit, ce n’était pas limité. Cette séquence, rien ne la limitait comme marque d’un quelconque signifié."
"En bref, ce qu’il est important de saisir, c’est tout simplement le fait qu’entre le signifiant et le signifié existe une relation telle qu’on ne peut pas parler normalement sans articuler les deux analyses. […] Il faut les deux pour parler, elles s’entrecroisent, elles sont en interaction et pas du tout superposées comme des niveaux de complexité."
Je vous laisse, maintenant, digérer cette note dense et longue, écrite pour sa plus grosse partie par Jean Gagnepain lui-même (les passages entre guillemets sont extraits de ses Leçons d’introduction à la théorie de la médiation).
P.S. : La prochaine étape sera une note qui synthétisera les trois premières ainsi qu’une sorte de lexique ainsi que me l’avait suggéré Pikipoki. Tout cela rendra, je l’espère, ma présentation de la théorie médiationniste un peu plus claire.
P.S. 2 : Une pensée pour Olivier Sabouraud, le compagon de route de Jean Gagnapain, récemment disparu.
Très intéressant ce billet mon cher Aymeric !
Deux le même jour, je suis impressionné.
Comme quoi à force de tout remettre au lendemain, on finit un jour par se mettre au travail ;)
Etant moi-même un peu bourgeois (accessoirement vivant dans le cinquième arrondissement de Paris), je vais me laisser aller à parasiter la rubrique "le conseil du bourgeois"
Pour en rester sur le sujet ici abordé, je ne saurais trop conseiller à tous ceux qui ont abordé la théorie du langage d'un point de vue exclusivement linguistique, ou à tout le moins de manière prépondérante de ce point de vue, de lire de toute urgence L'homme de vérité de Jean-Pierre Changeux, éminent spécialiste du cerveau.
L'acquisition du langage et les différents troubles qui s'y rapportent y sont traités du point de vue du cerveau, si toutefois il m'est permis de m'exprimer ainsi.
Ce livre a été pour moi une révélation, d'une part parce qu'il m'a permis de me remémorer des cours de biologie (anatomie et biologie du développement) depuis longtemps oubliés, et d'autre part en ce sens qu'il m'a ouvert de nouveaux horizons : j'ai ainsi été capable de comprendre du premier coup ce billet, qui il y a quelques semaines me serait sans doute paru totalement impénétrable avant la troisième lecture (nonobstant l'effort méritoire de pédagogie et de clarté du maître des lieux.)
Pour compléter cette excellente lecture, je vais donc de ce pas me plonger dans la lecture de Jean Gagnepain.
Je compte sur toi, Aymeric (souffrez, cher ami, que je vous tutoie et vous appelle Aymeric), pour me conseiller l'ouvrage qui sera le mieux à même de me faire entrer dans le monde merveilleux de la linguistique.
Quant à toi, cher lecteur qui es arrivé jusqu'ici, si le sujet t'intéresse, je t'exhorte à nouveau à te plonger dans la lecture de l'ouvrage susnommé, dans lequel tu apprendras (le cas échéant) ce qu'est l'attrition syllabique.
Rédigé par: Thomas | le 01 juin 2006 à 00:52
Le mieux, à mon avis, c'est de commencer par le livre que je cite, les "Leçons d’introduction à la théorie de la médiation" de Jean Gagnepain. L'ouvrage contient d'ailleurs quelques piques à l'endroit de Jean-Pierre Changeux (conflits de méthodes et de pré carré sans doute aussi).
Sinon, pour un tour d’horizons des théories linguistiques il y a le "linguistique" d’Olivier Soutet aux PUF.
Rédigé par: aymeric | le 01 juin 2006 à 17:58
Allez, je vais jouer les ayatollahs....
Il est important de saisir que le phonème n'est justement pas du son et le sème justement pas du sens. C'est je crois ce qui fonde la linguistique structurale. Phonologiquement, le [s] français reste un [s], même si à la manière du "th" anglais je prononce une dentale plutôt qu'une alvéolaire (alvéolaire :le point d'articulation est sur le bourrelet interne derrière les dents et dental : le point d'articulation est contre les dents). Par contre si je recule mon point d'articulation vers l'arrière, ce passage de l'alvéolaire au post alvéolaire devient pertinent car un "sou" n'est pas un "chou". En anglais par contre, le passage de l'alvéolaire au dental est pertinent car I "think" n'est pas I "sink". Mais il faut voir que ce qui est important là-dedans, c'est le seuil. Quelqu'un qui "chochotera" par exemple ne perdra pas pour autant cette capacité à faire du seuil entre le "ch" et le "s" mais il opposera ses points d'articulations différemment. La phonétique n'est pas de la phonologie, elle énumère les paramètres de la prononciation mais il est important de comprendre que ce qui fait humainement le langage, c'est justement que l'homme analyse sa prononciation par le critère de pertinence.
Sémiologiquement, c'est pareil. Le sème n'est pas du sens. Une "partie" reste une "partie" qu'elle soit "de football" ou "d'un exposé". C'est ce qui nous permet d'ailleurs de parler car si "le mot" était une étiquette de "la chose" , il faudrait changer de mot lorsque la chose varie . Après tout perceptivement, il n'y a pas grand rapport entre le caniche nain, et le dogue allemand. Cette capacité qu'on a de décoller le mot de la perception nous permet de classer des phénomènes et de les reclasser selon les liens qu'on fait entre eux et de faire par exemple de l'étoile du berger une planète. La sémantique n'est donc pas de la sémiologie. Ce qui fait l'humain, c'est qu'il analyse sa représentation à travers des "mots" qui en eux-même sont a-sémantique (c'est à dire qu'ils n'ont pas de sens)
Cordialement (et merci pour la pub au bas de ton article sur la cfdt, ça a apparemment boosté mon nombre de lecteurs...comme quoi)
Rédigé par: le passant | le 14 juin 2006 à 11:49
Le Passant,
J'ai dit que le langage était affaire "grossièrement" de son et de sens.
Je préfère partir des choses les plus simples pour ensuite préciser (et tu y participes), quitte à revenir sur ce que j'ai dit pour le nuancer ou le contredire.
J'ai l'intention d'y aller très progressivement pour ne pas donner l'impression d'imposer un savoir mais de façon à ce que celui ci se découvre petit à petit.
P.S. : de rien pour le lien. Un blog ressuscité, ça se signale.
Rédigé par: aymeric | le 14 juin 2006 à 13:03