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11 février 2006

A la découverte de la théorie de la médiation (1)

Gagnepain_1 Je l’avais promis mais, autant vous prévenir, faire en un seul billet le tour des travaux de Jean Gagnepain serait digeste comme une douzaine de kouign-amanns et facile comme l’escalade des falaises de Beuzec (en face de Penhir) une nuit de tempête sans lune.

Si je vous dis, là, tout à trac, que « la raison s’exprime sur quatre plans (glossologique, ergologique, sociologique et axiologique), et l’instance qui la permet s’appuyant sur une bifacialité et une biaxalité, nie le naturel avant, dans un mouvement dialectique, de nier l’instance elle même pour enfin réinvestir performantiellement le réel », vous ouvrirez probablement des yeux ronds avant de laisser aller votre souris jusqu’à un autre de vos site favoris (car vous avez bien entendu placé celui-ci dans vos favoris ; n’est-ce pas ?)

Donc, afin que cette assertion vous devienne intelligible et que vous puissiez, à votre tour, arrondir les yeux de vos interlocuteurs avec l’air de proférer une évidence, il va falloir procéder par de longues et nombreuses étapes (une bonne douzaine selon moi ; mais attention même réduit à un seul un kouign-amann, ça pèse durablement sur l’estomac). A ceux qui n’auront pas encore décroché voici la première : rapide présentation du Monsieur et esquisse du monument à venir.

Jean Gagnepain, linguiste Breton, est pourtant né à Sully sur Loire où on ne le parle pas. D’abord intéressé par les langues celtiques, dans une perspective linguistique assez classique, il se mit en tête d’échafauder LA théorie du langage – le langage en tant qu’analyse - en parlant avec des gens qui ne pouvaient plus le faire, les aphasiques.

Poursuivant en cela une des idées de Ferdinand de Saussure, père de la linguistique moderne en même temps que grand inspirateur de ce qui deviendra le structuralisme, il partit à la recherche de la faculté de parler, que le neurologue Broca pensait avoir localisée du côté de la troisième circonvolution frontale gauche, car des personnes ayant subi une lésion de ce coté ne peuvent plus parler ou parlent avec difficulté, sans pour autant que ne soient nécessairement lésées leur perception ou leur motricité. Ce sont les aphasiques. Plus tard un autre neurologue du nom de Wernicke fera, grosso modo (les symptômes présentant quelques différences de type, mais nous y reviendrons), le même diagnostic pour une localisation différente.

L’idée de Jean Gagnepain et de ses collaborateurs (Olivier Sabouraud, Hubert Guyard pour ne citer qu’eux) a été de partir, non pas de l’écart (appelé paraphasie) avec ce qu’on suppose être un plein exercice des facultés langagières, mais de considérer toutes les performances du malade comme déduites d’un système globalement remanié par la maladie. Et, partant des manques et de l’organisation qui les compense, tenter de modéliser la faculté de langage elle-même. Principe simple mais pari difficile. L’observateur n’est ni passif ni neutre, et doit faire face à la double exigence de la modélisation du fonctionnement normal du langage et à celle d’une observation clinique voulue la plus expérimentale possible. Le « bon test » n’étant pas celui qui cherche à mettre en évidence des fautes mais celui qui permet de définir le fonctionnement du malade. Un petit exemple pour la route :

A un malade on soumet une série mots dans le but de savoir s’il reste capable de contrôler les genres de mots dérivés en lui demandant de choisir entre les déterminants « le ou la ».
Soit la liste suivante :
fort, forteresse, sport, sportif, grande, grandeur.
Réponse du malade :
le fort, la forteresse, le sport, le sportif, la grande, le grandeur.
A partir de ce résultat, et plutôt que de relever une proportion d’erreur, on cherche s’il y a une logique à l’œuvre, en l’occurrence si c’est le suffixe en « -eur » qui a déclenché le raisonnement du malade, d’où la liste suivante (avec les réponses) :
le tracteur, le voleur, la grandeur, le sapeur, la froideur, le sécateur, la longueur, le facteur. Cette liste disqualifiant la première hypothèse on en tente une autre : est-ce le féminin de « grande » qui a induit le masculin de « grandeur » ? D’après les réponses suivantes : la froide, le froideur, la longue, le longueur, la grande, le grandeur, la douce, le douceur, on peut supposer que l’on s’approche du raisonnement produit par le malade.

 
Alors bien sûr, pour être probante, l’expérimentation doit se faire sur une grande quantité de tests et de malades présentant des symptômes et des lésions communes, mais l’idée est là : de proche en proche, tenter de cerner ce qui fait encore « système » dans le raisonnement du malade. Il s’agit de se demander sur quelle base logique implicite peuvent encore s’organiser les raisonnements explicites d’un malade, et du coup cerner les mécanismes impliqués dans la production de langage.

Voilà, c’est tout pour aujourd’hui. La suite des leçons d’introduction à la théorie de la médiation dans quelques jours, peut-être quelques semaines si je me laisse trop aller d’ici là à vous entretenir, bourgeoisement, de culture et de politique et autres phénomènes culturels, comme nous le permet cette raison s’exprimant sur quatre plans, tout ça tout ça…

 

P.S.1 : Cette note doit beaucoup (même quasiment tout) à un article d’Hubert Guyard : Clinique : expérimentation et analyse, tiré du livre Langage, Clinique, Epistémologie.

P.S.2 : Je ne me pose absolument pas en spécialiste, ni même en fin connaisseur, de la théorie de la médiation. Ces notes n’ont pour but que de participer à faire découvrir un auteur et une pensée qui m’ont beaucoup impressionnés et qui, je pense, restent trop méconnus. Les experts en cette « matière », tombant sur ce site, sont évidemment bienvenus avec leurs remarques, corrections et précisions, en espérant tout de même qu’ils ne fassent trop preuve d’un esprit de « chasse gardée ».

X.Box : Je résiste rarement au plaisir d’un mauvais jeu de mot.

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Voici les sites qui parlent de A la découverte de la théorie de la médiation (1) :

Commentaires

A la découverte de la théorie de la médiation...voilà qui réjouit. Le cercle de famille s'agrandirait-il de nouveaux fils ?

Tu abordes "l'aspect linguistique" du bonhomme.

J'ai pour ma part essayé de tirer les leçons de ses aspects sociologiques et éthiques.

C'est ici :
http://www.u-blog.net/lepassant

Bon...mon style est plus besogneux...il est difficile d'être didactique et léger.

Bonjour,

Content également de cette compagnie.
Je ne comptais pas me limiter à l'aspect linguistique des travaux de Jean Gagnepain, mais il me paraissait normal (pour des raisons historiques et, je crois, pédagogiques) de commencer par là.
A mon tour de te visiter ceci dit.

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